Vers un multilatéralisme environnemental de puissance : repenser la coopération à l’ère des rivalités
- Julia Agard

- 9 avr.
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Le retour de la guerre sur le continent européen, la multiplication des foyers de tension au Moyen-Orient et en Asie, ainsi que la fragmentation progressive de l’économie mondiale dessinent les contours d’un nouvel âge des relations internationales. Celui-ci se caractérise par la réaffirmation des logiques de souveraineté et la centralité retrouvée du rapport de force. Dans ce contexte, le multilatéralisme apparaît fragilisé, sinon marginalisé. Plus encore, le multilatéralisme environnemental — fondé sur la gestion collective de biens communs globaux — semble particulièrement vulnérable à cette reconfiguration conflictuelle du système international que tende à évoluer à des plus grandes tenssions.
Une lecture dominante oppose traditionnellement deux dynamiques : d’un côté, celle de la guerre, qui segmente, hiérarchise et oppose ; de l’autre, celle de la coopération environnementale, qui suppose coordination, confiance et projection dans le long terme. Selon cette perspective, la montée des tensions géopolitiques entraînerait mécaniquement un recul des ambitions climatiques et un affaiblissement des cadres multilatéraux. Une telle approche repose toutefois sur une conception restrictive du multilatéralisme, envisagé comme un espace homogène, consensuel et dépolitisé, extérieur aux rapports de puissance.
Or, une telle conception ne correspond ni à la réalité historique ni aux dynamiques contemporaines. Les institutions internationales (ONU) n’annulent pas les rivalités : elles les organisent, les encadrent et, parfois, les prolongent sous des formes moins visibles. Le champ environnemental ne fait pas exception (UNEA) . Il constitue aujourd’hui un terrain privilégié de redéploiement des stratégies de puissance.
La transition écologique, en tant que transformation systémique des structures productives, énergétiques et technologiques, engage directement les trajectoires de croissance, les spécialisations industrielles et les dépendances économiques. Elle ne peut, à ce titre, être dissociée des logiques de compétition internationale historiquement établies. Les politiques climatiques ne relèvent plus uniquement de la régulation environnementale : elles s’inscrivent désormais dans des stratégies plus larges de sécurisation des chaînes d’approvisionnement, geostratégies, relocalisation industrielle et de maîtrise des technologies et mineraux critiques.
Dans ce contexte, le multilatéralisme environnemental ne disparaît pas : il se transforme. Cette mutation se manifeste d’abord par une fragmentation des cadres de coopération. Aux grandes négociations universelles, souvent lentes et peu contraignantes, se substituent progressivement des formats plus restreints — coalitions d’États volontaires, clubs climatiques, partenariats technologiques — permettant une plus grande réactivité, mais au prix d’une inclusion réduite et d’un risque accru de segmentation normative. En d'autres mots, certaines portes se fermant lors que d'autres s'ouvrent.
Elle se traduit également par une réappropriation croissante des instruments environnementaux à des fins économiques et industrielles. Les normes environnementales deviennent des outils de régulation commerciale, voire des instruments de politique industrielle. Elles structurent l’accès aux marchés, orientent les flux d’investissement et contribuent à redéfinir les avantages comparatifs. Dans ce cadre, la biodiversité, tout comme les ressources naturelles, cesse d’être un simple objet de coopération pour devenir un vecteur de hiérarchisation économique et stratégique que definira le monde de demain.
Cette évolution est particulièrement visible dans les stratégies des anciennes grandes puissances, qu’il s’agisse des États-Unis, de l’Union européenne mais aussi desormais du sud globale avec la Chine et d'autres acteurs africains riche en ressources. Toutes mobilisent désormais l’agenda environnemental comme un levier de transformation interne et d’influence externe de maniere stratégique, selon des temporalités et des modèles distincts. Les politiques climatiques deviennent ainsi des instruments de puissance, au cœur des recompositions géoéconomiques contemporaines.
Il en résulte une dynamique que l’on peut qualifier de « conflictualisation de la coopération » innevitable dans le contexte de crises multiples que nous traversons. Les États continuent de négocier, de coordonner et de produire des normes communes, mais ces processus sont désormais traversés par des logiques de rivalité explicites. La coopération ne disparaît pas : elle devient stratégique.
Ce constat invite à dépasser l’alternative simpliste entre déclin et résilience du multilatéralisme environnemental. Celui-ci ne se maintient pas sous une forme inchangée ; il se reconfigure en profondeur sous l’effet des transformations du système international. Cette reconfiguration n’est pas un affaiblissement, mais une mutation structurelle à considerer.
Elle s’explique en partie par la nature même des interdépendances écologiques. Contrairement à certaines dépendances économiques, celles-ci ne peuvent être aisément contournées, relocalisées ou substituées. Aucun État ne peut, seul, stabiliser le climat, préserver la biodiversité ou maintenir les équilibres biogéochimiques fondamentaux du vivant. Cette contrainte confère au multilatéralisme environnemental une forme de résilience structurelle : même dans un contexte de rivalités accrues, les États demeurent contraints de coopérer interne et extrernement — ne serait-ce que minimalement — afin d’éviter des coûts humains et structurelles systémiques majeurs.
Dès lors, l’enjeu n’est plus de préserver un multilatéralisme environnemental conçu comme un espace de coopération dépolitisé, mais d’en repenser les fondements. Une telle évolution implique d’assumer pleinement son inscription dans les logiques de puissance, tout en reconnaissant les limites imposées par les contraintes écologiques.
Dans cette perspective, un nouveau cadre pourrait émerger, fondé sur une articulation inédite entre souveraineté et contrainte globale. La souveraineté des États ne disparaîtrait pas, mais elle se verrait partiellement redéfinie par les limites planétaires établies par la science. Il ne s’agirait plus d’une coopération volontaire fondée uniquement sur des intérêts convergents, mais d’un cadre intégré dans lequel certaines contraintes écologiques s’imposeraient comme des paramètres structurels de l’action politique.
Un tel modèle impliquerait le dépassement de l’hybridation actuelle entre coopération et compétition, au profit d’une intégration plus systémique des enjeux environnementaux dans la gouvernance mondiale. Il supposerait également la consolidation d’espaces centraux de régulation, capables d’articuler normes environnementales, impératifs économiques et équilibres géopolitiques, notamment au sein du système des Nations unies.
Parallèlement, cette transformation appelle une reconfiguration des architectures nationales. Les politiques de défense, de diplomatie et d’environnement ne peuvent plus être pensées de manière cloisonnée. Les enjeux liés aux ressources — qu’il s’agisse des minerais critiques, de l’eau ou des terres — s’imposent désormais comme des variables stratégiques majeures, au cœur des dynamiques de puissance. La montée des tensions autour de ces ressources, desormais perceptible, la demande mondiale en minerais critiques — lithium, cobalt, nickel — pourrait être multipliée par 4 à 6 d’ici 2040 selon l’Agence internationale de l’énergie. Depuis 2022, les prix de l’énergie ont connu des hausses brutales, avec un baril de pétrole ayant dépassé ponctuellement les 120$, tandis que les prix du gaz en Europe ont été multipliés par 5 à 10 au plus fort de la crise - préfigure ici des formes de conflictualité géopolitiques susceptibles de structurer les relations internationales dans les décennies à venir.
Dans ce contexte, le multilatéralisme environnemental apparaît moins comme un vestige d’un ordre international libéral en déclin que comme l’un des laboratoires d’un ordre nouveau, encore incertain, mais déjà structurant. Sa transformation ne relève pas d’un choix normatif, mais d’une nécessité systémique.
Loin d’être incompatible avec les logiques de puissance, il pourrait au contraire en devenir l’un des vecteurs centraux — à condition de se réinventer comme un instrument à la fois de coopération et de structuration stratégique du système international. À cet égard, l’Europe dispose d’une capacité particulière à se positionner comme un acteur normatif et stratégique dans cette recomposition. Encore faut-il qu’elle parvienne à articuler ses ambitions environnementales avec une lecture pleinement géopolitique des transformations en cours.
L’économie, la géopolitique et l’environnement ne peuvent plus être envisagés comme des domaines de réflexion stratégique distincts. Leur dissociation crée un risque majeur pour la sécurité nationale, avec des répercussions directes sur la santé, l’éducation, l’agriculture, l’alimentation et les services essentiels.
L’impact économique d’une fermeture temporaire du détroit d’Ormuz devrait, à cet égard, demeurer un cas d’école particulièrement éclairant.


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