Au-delà de la malédiction des ressources : le Venezuela et les coûts invisibles du développement
- Julia Agard

- 30 juin
- 6 min de lecture

Une catastrophe ne commence jamais le jour où elle survient. Elle résulte d'une accumulation de choix politiques, économiques, industriels et institutionnels qui, au fil du temps, façonnent les vulnérabilités d'un territoire. Les événements qui frappent aujourd'hui le Venezuela rappellent qu'une crise n’est rarement uniquement naturelle : elle est aussi le produit d'un modèle de développement, d'un système de gouvernance et de trajectoires économiques construites sur plusieurs décennies.
Le Venezuela constitue, à cet égard, un cas d'étude révélateur de l'économie politique contemporaine. Le pays détient les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde — plus de 300 milliards de barils — mais connaît depuis plus d'une décennie un effondrement économique, une hyperinflation historique, une pauvreté massive et l'exode de près de huit millions de personnes. Paradoxe d'une abondance de ressources naturelles coexistant avec un affaiblissement profond des institutions et du bien-être collectif.
Cette dualité n'est pas nouvelle. Dès les années 1990, Richard Auty décrivait ce phénomène sous le nom de « malédiction des ressources » (resource curse) : dans certaines conditions institutionnelles, l'abondance de ressources naturelles peut ralentir le développement plutôt que l'accélérer, car, en moyenne, les économies fortement dépendantes des ressources extractives enregistrent une croissance plus faible que celle des économies davantage diversifiées - le Venezuela en constitue aujourd'hui l'une des illustrations.
Mais ces analyses économiques demeurent incomplètes.
Elles expliquent la dépendance à la rente, la volatilité macroéconomique ou le syndrome hollandais ; toutefois, elles disent moins des coûts humains, institutionnels et écologiques qui accompagnent ces trajectoires. C'est précisément là que le cas vénézuélien devient particulièrement éclairant.
L'industrie pétrolière ne produit pas seulement des hydrocarbures. Elle bouleverse profondément les équilibres économiques, politiques, sociaux, géologiques, biopsychiques et écologiques d'un territoire et les rend institutionnels. L'évaluer uniquement en fonction de sa contribution au PIB, aux exportations ou aux recettes fiscales revient à ignorer une part considérable de ses effets réels.
Les externalités environnementales sont désormais documentées. L'exploitation intensive des hydrocarbures contribue à la pollution des sols et des eaux, à la déforestation, à la fragmentation des habitats naturels, aux émissions de gaz à effet de serre et à l'érosion de la biodiversité. Les rapports successifs du GIEC rappellent que ces transformations modifient durablement les conditions de fonctionnement des écosystèmes et renforcent la vulnérabilité des sociétés face aux événements extrêmes. Dès 1970, Georgescu-Roegen exposait la complexité des lois de l’entropie et leurs effets sur l’équilibre économique face à la logique de la grande industrie et de la croissance.
Les coûts les plus profonds de ses activités sont souvent invisibles dans les statistiques économiques. La dépendance à la rente pétrolière réduit les incitations à diversifier l'économie et expose les finances publiques aux fluctuations des cours mondiaux, ce qui favorise le syndrome hollandais. L'appréciation de la rente tend à affaiblir les autres secteurs productifs, notamment l'industrie manufacturière et l'agriculture, ce qui accentue la dépendance aux importations et la fragilité macroéconomique.
À ces déséquilibres économiques s'ajoutent des transformations institutionnelles. Les travaux de Daron Acemoglu et James Robinson montrent que les ressources naturelles ne constituent pas une malédiction en elles-mêmes ; ce sont les institutions qui déterminent si elles deviennent un levier de développement ou un facteur de captation du pouvoir. Lorsque les revenus de l'État proviennent principalement de la rente extractive, la responsabilité politique tend progressivement à se déplacer des citoyens vers la ressource elle-même. Les mécanismes de contrôle démocratique s'affaiblissent, les arbitrages budgétaires deviennent plus instables et la corruption trouve un terrain favorable.
Le Venezuela illustre également une dimension encore peu intégrée dans les politiques économiques : les externalités biopsychiques. L'accumulation des crises économiques, des pénuries, de l'incertitude politique, des migrations forcées et de la dégradation environnementale produit un stress chronique, des traumatismes collectifs, une perte de confiance envers les institutions et une détérioration durable de la santé mentale. Ces phénomènes ne se limitent pas aux conséquences sociales : ils affectent directement la capacité d'une société à investir, à innover, à coopérer et à reconstruire ses institutions, forment un système de vulnérabilités cumulatives où les dimensions écologiques, économiques, institutionnelles, sociales et biopsychiques interagissent et se renforcent mutuellement.
Le Venezuela révèle ainsi une faiblesse plus profonde de notre économie politique globale : notre incapacité persistante à mesurer ce qui compte réellement.
Depuis plus d'un siècle, la réussite économique des États est principalement évaluée à travers quelques indicateurs devenus des références universelles : le PIB, la croissance, la productivité, les exportations ou encore les investissements directs étrangers. Ces indicateurs demeurent indispensables, mais ils décrivent avant tout des flux de richesse progressivement concentrés au profit d'une minorité. Ils renseignent beaucoup moins sur la capacité d'une société à absorber les chocs, à préserver ses institutions ou à protéger les conditions mêmes de son développement futur.
Dès les années 1970, l'économiste et prix Nobel Joseph Stiglitz soulignait les limites d'une évaluation exclusivement fondée sur l'efficacité des marchés. Quelques décennies plus tard, avec Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi, il montrait que la richesse d'une nation ne pouvait être dissociée de la qualité de vie, des inégalités, de la santé, de l'environnement et des institutions. Plus récemment, la Banque Mondiale a proposé une approche fondée sur la « richesse inclusive » (Changing Wealth of Nations), intégrant le capital naturel, le capital humain et le capital produit afin d'évaluer plus fidèlement la soutenabilité du développement.
Dans leur rapport remis au président Nicolas Sarkozy en 2009, Joseph Stiglitz, Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi soulignaient déjà que le PIB constitue un indicateur incomplet du progrès social. Ils invitaient à intégrer la santé, les inégalités, la qualité des institutions, l'environnement et le bien-être dans l'évaluation des politiques publiques. Plus récemment, les travaux de la Banque mondiale sur la « richesse inclusive ».
Le Venezuela incarne un cas d’école : à l’échelle mondiale, nous continuons à mesurer ce que les économies produisent, mais beaucoup plus rarement ce qu'elles détruisent. Nous comptabilisons les investissements, les exportations ou les recettes fiscales, sans mesurer avec la même précision l'érosion de la confiance institutionnelle, la fragmentation sociale, les migrations contraintes, les atteintes à la biodiversité ou encore les effets durables des crises sur la santé mentale des populations.
Le Venezuela invite ainsi à dépasser la notion classique d'externalité. Les coûts du développement industriel ne sont plus uniquement des effets secondaires ; ils deviennent des variables structurantes de la trajectoire économique elle-même. Lorsque les institutions s'affaiblissent, que les compétences quittent le territoire, que les écosystèmes se dégradent et que les populations vivent dans une insécurité permanente, les capacités de développement futures sont progressivement compromises.
L'économie politique internationale ne peut plus considérer ces dimensions comme périphériques. Une économie capable de produire davantage tout en détruisant les conditions sociales, écologiques et institutionnelles de sa propre résilience ne crée pas uniquement de la richesse : elle accumule simultanément les facteurs de ses crises.
Je propose le concept de capital collectif. Ce capital constituerait une mesure permettant d'établir un indice de développement prenant en compte la qualité de vie des populations, à l'image des indicateurs de bien-être. Il aurait la particularité d'intégrer des mesures du capital de santé mentale et du niveau d'espoir des populations, ainsi que des indicateurs de préservation et de restauration de la biodiversité. Toute politique économique nationale, de même que les indices de compétitivité internationale, devraient être évaluée à l'aune de cet indice. Celui-ci pourrait être proposé par une institution internationale centralisée, telle que l'ONU, afin de mobiliser le plus grand nombre autour d'un objectif commun et de favoriser l'émergence d'un consensus dans le cadre d'un processus progressif de mise en œuvre.
À l'image du capital humain ou du capital naturel, il constituerait une ressource indispensable au développement. Une société dont la santé mentale, la confiance institutionnelle, la biosphère, le capital biodiverse et la cohésion sociale se dégradent perd progressivement sa capacité à produire de la richesse durable, quelle que soit l'abondance de ses ressources mesurables en $.
Le Venezuela ne constitue donc pas uniquement un exemple de malédiction des ressources. Il révèle les limites d'une économie politique globale et ses modèles de mesure de la richesse. Cette question dépasse largement l'Amérique Latine et le Sud global. Elle concerne l'ensemble des stratégies extractives contemporaines, qu'elles portent sur les hydrocarbures, les minerais critiques, les terres rares ou les métaux indispensables à la transition énergétique. Elle met également en cause les modèles de consommation, d’exploitation et d’exportation, ainsi que les accords internationaux d’échange, leurs intérêts et leur gouvernance.
Le Venezuela dépasse aujourd'hui le seul cadre d'une crise nationale. Les travaux sur les limites planétaires montrent que les activités humaines modifient désormais les grands équilibres biophysiques de la Terre et rappellent qu'une économie durable doit concilier un socle social solide avec le respect des limites écologiques. Le Venezuela illustre précisément ce double échec : l'abondance pétrolière n'a permis ni de préserver les institutions, ni les écosystèmes, ni le bien-être des populations. Cette trajectoire invite à repenser les politiques industrielles mondiales. La confiance sociale, la santé mentale, la biodiversité et la résilience permettent à une société de faire face aux crises futures et devront être au cœur des analyses de risque et des investissements.
Notre modèle économique n'est pas en transition ; il est au terme de son cycle. Les désordres que nous observons sont le prix de notre refus d'en reconnaître la fin et de notre manque d'audace à transformer cette rupture en une opportunité pour imaginer de nouvelles formes d'organisation économique et sociale.


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