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Le commerce mondial change de centre de gravité : le Sud global n’attend plus

il y a 8 heures
6 min de lecture

À l’heure de la fragmentation géo-économique, du retour des logiques de puissance et de l’accélération de l’intelligence artificielle, le commerce mondial change de rythme : il change de géographie, de règles et désormais, de rapports de force.

15 septembre 2026 - OMC


Comme chaque année, le WTO Forum offre un observatoire privilégié du commerce mondial. Mais l’édition 2026 prend une résonance particulière compte tenu du contexte géopolitique actuel. Au-delà des chiffres, cette édition témoigne de la transformation progressive des centres de gravité du commerce et de l’affirmation de nouveaux acteurs.

Le symbole est fort : pour la première fois dans l’histoire de l’institution, une dirigeante africaine est à la tête de l’Organisation mondiale du commerce. Les compétences de Ngozi Okonjo-Iweala sont incontestables ; sa présence à ce poste résonne également avec une évolution plus profonde de l’économie mondiale et avec la place croissante que les pays du Sud revendiquent au sein des institutions qui organisent et gouvernent les échanges internationaux.

Cette évolution se lit également dans la composition des échanges. La diversité des origines représentées au Forum illustre l’affirmation de pays longtemps plus discrets dans les grands débats économiques. Les chiffres présentés vont dans le même sens : le commerce mondial de biens aurait atteint environ 13 700 milliards de dollars au premier semestre 2026, soit une hausse estimée à 12,5 % sur un an. La croissance annuelle prévue pour les marchandises s’établirait toutefois à 1,9 %, contre 4,6 % en 2025. Les services progresseraient, quant à eux, de 10,5 % au premier semestre, pour une croissance annuelle attendue de 4,8 %.

L’Asie de l’Est porte une part essentielle de cette dynamique, notamment au premier trimestre, soutenue par le commerce de haute technologie et les produits liés à l’intelligence artificielle. Plusieurs économies asiatiques sont en progression. Un clin d’œil particulier peut être adressé à la République de Corée.

 

Le commerce mondial se fragmente — et les interdépendances se recomposent

La fragmentation géo-économique est en cours et se traduit par une recomposition des interdépendances. La volatilité est réelle, mais elle ne doit pas masquer un mouvement structurel : certaines régions progressent plus rapidement que d’autres et redéfinissent leur poids dans les chaînes de valeur.

Comprendre ce mouvement est essentiel pour saisir l’émergence de nouvelles puissances — et surtout la manière dont celles-ci se définissent. La présence importante des populations et des représentants du Sud global au Forum constitue, à cet égard, un signal politique autant qu’économique : les forces commerciales se déplacent, et les demandes qui les accompagnent deviennent de plus en plus explicites.

Les Caraïbes, les pays africains et les BRICS constituent désormais une force avec laquelle il faut compter. Ils sont représentés par des professionnels hautement qualifiés, qui comprennent les enjeux de l’avenir et participent pleinement à ce que le document appelle les « trades de l’avenir ».

Cette affirmation du Sud global ne se limite pas à une présence institutionnelle. Les représentants de ces pays prennent davantage la parole, demandent des solutions concrètes aux instances de gouvernance mondiale et aux multinationales, et cherchent à inscrire leurs propres visions du développement dans les décisions économiques.

Cette évolution soulève également des questions philosophiques et pratiques, mais surtout structurelles. La demande de capacités logistiques supplémentaires, notamment en Afrique, en constitue une illustration directe.

 

Deux visions du risque : défense au Nord, flexibilité au Sud ?

Un autre contraste apparaît dans les échanges : la défense occupe une place importante dans le discours des pays du Nord, tandis que, dans les pays du Sud, la flexibilité et l’allègement de la réglementation semblent davantage mis en avant.

Cette différence mérite d’être prise au sérieux. Elle peut constituer l’une des illustrations les plus révélatrices du monde économique qui se dessine : des priorités différentes, des contraintes différentes, mais une même exposition aux risques.

Dans ce contexte, les discours traditionnels sur les risques d’investissement dans les pays du Sud semblent progressivement perdre de leur pertinence.

Il devient en effet impossible de penser la soutenabilité sans intégrer la géopolitique — et inversement. Il ne s’agit pas seulement de répondre aux attentes du client final : c’est désormais une nécessité en matière de gestion des risques.

Dans un environnement aussi incertain, ignorer les facteurs géopolitiques ne signifie plus seulement prendre le risque de perdre un marché ; cela peut fragiliser les activités d’une entreprise dans leur ensemble.

 

L’asymétrie Nord-Sud devient un sujet économique central

Les expressions « Global South » et « Global North » sont désormais pleinement intégrées aux débats sur l’accessibilité, la finance climatique, le financement bancaire et le développement.

Les asymétries ne peuvent plus être ignorées : elles doivent désormais constituer des paramètres à part entière de l’analyse et de la décision économique.

La question des données ajoute une nouvelle couche de complexité. La sécurité des données est devenue un enjeu qui concerne aussi bien le Nord que le Sud. Les accords multilatéraux peuvent constituer une forme de protection, mais une question demeure : à qui appartiennent les données ?

Le débat possède désormais une portée à la fois économique, stratégique et politique. Cette question reste, dans de nombreux cas, sans réponse claire, notamment de la part d’acteurs majeurs comme Microsoft.

À cela s’ajoute une réalité moins visible, mais déterminante : le sentiment de mépris exprimé à l’égard de certains représentants du Sud. Il peut se manifester de manière subtile — dans l’écoute accordée aux demandes, dans la prise en compte des questions ou encore dans l’indifférence face à une moindre maîtrise des codes occidentaux, notamment linguistiques.

Ce phénomène n’est pas anecdotique. Il peut devenir un frein concret à la construction de partenariats équilibrés.

 

La prochaine bataille : choisir la croissance que nous voulons

Le monde de demain est déjà en cours de construction. Ceux qui appellent à moins de régulation doivent également accepter de répondre à une question simple : pour quelles conséquences ?

Le business, le commerce et l’économie produisent de la croissance ; ils ne produisent pas nécessairement, à eux seuls, le cadre permettant de déterminer ce que cette croissance signifie pour les sociétés.

La question n’est donc plus seulement de savoir comment accélérer. Elle consiste désormais à déterminer quelle croissance nous voulons pour le monde de demain et à nous demander si le modèle de croissance actuel conserve encore son sens.

Cette réflexion doit intégrer le contexte sécuritaire, qui impose lucidité et stratégie. Parler d’anticipation est peut-être déjà insuffisant : parler de stratégie est devenu une exigence.

Penser latéralement devient alors indispensable. Il faut rechercher des solutions de proximité, établir ou renouer des partenariats capables de produire des résultats rapides tout en s’inscrivant dans la durée, et surtout choisir les priorités plutôt que multiplier les réponses indistinctes.

L’enjeu n’est pas simplement de supprimer ou d’alléger les réglementations. Il s'agit de définir les solutions que nous voulons mettre en œuvre, de hiérarchiser les urgences et de préparer concrètement le monde qui est déjà en train de se construire.

 

IA : entre promesse de croissance et obligation de lucidité

L’intelligence artificielle concentre cette tension. Elle apporte des solutions dans de nombreux domaines, mais ses conséquences ne peuvent être dissociées de ses bénéfices.

Lorsque certains défendent une IA fortement dérégulée afin d’accélérer l’émergence de nouveaux marchés, notamment en s’appuyant sur les performances de pays comme la Chine, il faut parallèlement écouter les entreprises qui alertent sur les risques systémiques liés à cette technologie.

Entropique, par exemple, vit une « crise de lucidité » face aux risques de l’IA dans toute leur dimensions : cyber, environnementale, sociale et désormais militaire.

Cette alerte ne doit pas nécessairement conduire à rejeter l’IA dans son ensemble. Les avancées dans des domaines tels que la santé montrent, au contraire, le potentiel considérable de cette technologie.

Toutefois, les véritables questions sont stratégiques : que voulons-nous faire de cette technologie ? Quelles priorités fixons-nous ? Et pourquoi ?

 

Le Sud global ne demande plus une place : il demande des résultats

Les pays en développement demandent désormais une action immédiate.

Cette demande, légitime sur le fond, devient également un élément du rapport de force diplomatique et commercial qu’il convient de prendre en considération. La meilleure réponse consiste donc à l’entendre et à la traduire en décisions concrètes.

Des partenariats porteurs de sens, de valeurs et de résultats économiques peuvent émerger de cette évolution.

Les BRICS sont incontournables. L’Afrique est incontournable. Et précisément parce que beaucoup reste à construire, les opportunités sont considérables.

Le véritable enjeu du commerce mondial n’est donc plus seulement la circulation des biens et des services. Il réside dans notre capacité à organiser de nouvelles interdépendances, à reconnaître les nouveaux centres de gravité et à bâtir des alliances adaptées à un monde où la géopolitique, la technologie, la soutenabilité et la sécurité sont désormais indissociables.



Dr Cecilia Malmström, Dr Tatiana Prazeres, Joe W. Sullivan, Huiyao Henry Wang - President of Center for China Globalization
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Introduction: Adam S. Posen – Peterson Institute for International Economics
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Julia Agard & Adam S. Posen – Peterson Institute for International Economics, for the roundtable: "The tectonic plates of trade are shifting – a new equilibrium?"
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